
Complaintes à l’encre de Chine
Une nouvelle galerie vient d’éclore à Alger,
plus précisément à Bir Mourad Raïs dans
l’une des ruelles du quartier les Castors II. Inaugurée
le 23 novembre dernier, celle-ci abrite une première exposition
de son propriétaire :l’artiste-peintre Farid Benyaa.
Après avoir parcouru les allées de ce quartier,
nous arrivons enfin au 04, rue Picardie. Une fois cette porte
vitrée en bois blanc poussée, nous sommes introduits
dans une atmosphère particulière qui fait abstraction
avec le monde bruyant et stressant de l’extérieur.
Quelques mètres carrés seulement, suffisent pour
réinventer la quiétude qui règne dans les
salles d’exposition des musées d’art.
Toute revêtue de blanc, il n’y a que quelques objets
et meubles peints en noir disposés ça et là.
Farid opte pour un décor minimaliste où le noir
et le blanc concubinent en parfaite symbiose au rythme d’une
musique de fond très douce.

"Ce cadre prédispose, à mon avis, le visiteur
à s’introduire dans les tableaux", dit l’artiste.
Une fois le visiteur imprégné par cette atmosphère
presque irréelle, il découvre un trait noir, fin
et subtil qui fait le tour de la salle en précisant le
regard d’une femme, le bijou d’une jeune fille ou
le contour d’une arcade.
Si parmi ces graphismes à l’encre de Chine qui s’offrent
au regard, il y en a que vous avez déjà vu, c’est
simplement qu’une partie des ouvrages exposés à
la galerie comme : "Matriarcal", "Azar"; se
trouve être des reproductions des originaux qui sont vendus
à travers le territoire national. Qui n’a pas aperçu
dans une vitrine, un jour, le portrait de cette jeune femme aux
bijoux kabyles, la main, parée au henné, sur la
joue.
L’auteur de ses dessins n’est autre que Farid Benyaa
né en 1953 à Sidi-Aïch (Béjaïa),
et diplômé en architecture et en urbanisme d’Alger.
En 1980,il participe au projet de la restauration de La Casbah.
Pendant trois ans, il va sillonner ses ruelles restreintes entrelacées
les unes aux autres, et va être séduit par son architecture
singulière qui va l’inspirer par la suite dans son
travail de dessinateur. Farid entreprend plusieurs projets au
sein du BEREP avant d’acquérir son propre bureau
d’études en 1989. Doué dès son jeune
âge pour le dessin, il apprend seul les rudiments de cet
art qu’il explore à travers les livres mais aussi
en s’y exerçant.
Sa deuxième passion, l’architecture, lui fait découvrir
le rapido à l’encre de Chine qu’il utilise
au dessin pendant des années. Graphiste, dessinateur, Farid
a plusieurs expositions individuelles à son actif dont
une à Genève.

À travers les 17 tableaux exposés et les quatre
thèmes où ils sont classifiés : "La
femme", "La Casbah d’Alger", "Le Hoggar",
et "Abstraction" on découvre trois styles différents,
un premier "figuratif" où l’artiste reste
passif en reproduisant fidèlement ce qui a séduit
son œil ; un deuxième "suggestif" où
l’artiste met à nu sa sensibilité quant aux
plaies de notre société, il s’investit et
visite ces maux à travers la femme algérienne -
nombril de son inspiration - qu’il métamorphose à
chaque fois.
Ces dessins suggestifs sont accompagnés de légendes,
de fragments de texte où l’artiste s’insurge
contre la polygamie, le code de la famille, la virginité,
la condamnation de la culture amazighe… etc. Le troisième
style, cette fois "abstrait" représente dans
le thème "abstraction lyrique" nous fait découvrir
un Farid Benyaa plus libre, en quête de grands mouvements
et d’abondance de couleurs. Techniquement, ces trois styles
traduisent les trois phases du parcours de cet artiste.
Dans une première étape, celui-ci use du crayon
et de l’encre de Chine pour reproduire des graphiques où
le souci du détail est très perceptible.
Dans un deuxième temps, l’artiste introduit par touches
timides des couleurs pâles, grâce à des marqueurs
transparents qui laissent apparaître la trame de l’encre
de Chine, comme dans les ouvrages "figuratifs" : "Hospitalité",
"Amirauté"…etc.
La dernière phase est caractérisée par une
explosion de couleurs vives propres au style "abstrait".
Farid libère son geste dans "Corrida", "Empreinte",
"Espace-temps"… etc, qui sont le fruit de son
inspiration la plus récente : "J’avais besoin
de m’éloigner de la précision de la plume
et retrouver la spontanéité" nous avoue Farid
Benyaâ comme pour conclure la fin… du commencement.
Liberté
Entretien avec Farid Benyaa
Question : Quelles sont vos ambitions à travers
la création de cette galerie?
ll Farid Benyaâ : Cette galerie a été créée
par un besoin personnel,une frustration que vivent tous les artistes,
celle d’attendre parfois des mois avant de pouvoir exposer
ses travaux. Cette galerie va me permettre de produire d’avantage,
et d’accrocher un tableau fraîchement achevé
la veille.
Ceci dit, je vais présenter d’autres artistes peintres,
cela sera difficile pour la simple raison que je ne suis pas galeriste
de formation. Tenir une galerie est un métier à
part, néanmoins j’envisage de regrouper de façon
ponctuelle, chaque six mois, par exemple, de jeunes artistes peintres
à travers des expositions collectives. Il est aussi pour
moi nécessaire de faire de cette galerie un espace de communication
pour les artistes, nous pouvons venir nous retrouver pour parler
de nos expositions, de nos projets et de nos problèmes.
Est-ce que vous regrettez de ne pas avoir fait l’école
supérieure des Beaux- Arts?
ll Il est vrai qu’il m’arrive de le regretter, cela
m’aurait aidé techniquement, d’autre part,
je m’en satisfait car j’ai eu l’avantage de
ne pas être moulé dans cette notion d’académisme.
Nous sommes toujours victimes d’influences et de courants
dans les écoles d’art et d’architecture.
Heureusement pour moi, j’ai toujours été libre
de mes "mouvements" dans le domaine de la peinture.
Personnellement, je n’ai jamais prêté attention
aux couleurs qui se marient bien, ou qui vont bien ensemble. J’ai
toujours été instinctif, primitif, c’est peut-
être cela qui personnalise mon travail.
Nous avons remarqué que presque tous les tableaux
sont accompagnés de légendes qui traitent de sujets
sensibles de notre société. Quel impact voulez-vous
que cela ait sur le visiteur ?
ll Cette technique de "figuratif-suggestif", n’a
pas pour but de donner des leçons ou des réponses,
mon objectif est de poser des problèmes. Dans cette technique,
il y a la première perception de l’œuvre qui
est souvent un portrait, derrière lequel il y a des symboles
qui permettent à chacun une interprétation selon
ses fantasmes, son vécu et son imagination.
Il est vrai que chaque œuvre traite d’un thème
souvent tabou. Il y a une volonté de me positionner par
rapport à notre société et notre quotidien.
Ces textes sont des accompagnements qui ne donnent aucune réponse,
mais qui aident à ne pas passer à coté de
l’œuvre et permettre de s’arrêter pour
mieux regarder et s’interroger. Mon objectif était
d’engager des débats autour de ces thèmes.
Quelle est votre quête en tant qu’artiste?
J’ai toujours eu le besoin d’aller à la rencontre
de l’autre et la volonté de faire découvrir
un pan de notre société.
À travers la Casbah, par exemple, je révèle
un patrimoine architectural très riche et varié.
D’un autre côté, je révèle la
femme algérienne avec ses bijoux et ses différents
costumes mais aussi avec ses douleurs et ses joies.
J’ai un besoin de me rapprocher de la femme pour la soutenir
dans son combat et son émancipation, cela fait partie de
ma quête et il est vrai que ça me fait bouger les
tripes, ce qui s’extériorise dans mes tableaux.
Propos recueillis par F. A.
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